La nuit venait de tomber sur la petite bourgade et les habitants étaient inquiets.
L'explosion de la mine avait déjà fait un bon nombre de morts et les plusieurs dizaines de blessés graves continuaient leur lente et douloureuse agonie, rendue peut-être encore plus pénible par les pleurs de leur familles qui avaient renoncées à dissimuler leur chagrin.
La perte de tous ces hommes impliquait tout simplement la mort du village, vivant exclusivement de l'exploitation du charbon.
La douleur et le désespoir s'étaient abattus sur cet endroit, sans aucune raison, sans aucun but, rappelant à chacun la fragilité du bonheur et l'équilibre instable de la prospérité.
Les fidèles tentaient vainement de trouver du réconfort dans la prière et le lourd silence hantant les murs de la chapelle, certains arrivant à pester contre le dieu qui les avait abandonné.
La nouvelle s'étaient vite répandue dans les villes et villages alentours grâce au bouleversement commercial que cela impliquait dans la région.
Cette nuit, alors que l'horizon était encore teint d'une lueur rougeâtre, le mystérieux convoi qui était parti la veille arriva sur la place du village.
Nul ne pouvait s'imaginer que la femme fragile et au regard fuyant qui posait le pied à terre, encapuchonnée dans une cape miteuse, représentait pour tous la fin de leurs malheurs et la promesse d'une vie meilleure.
Elle était le guide, elle était la lumière, elle était l'espérance.
Ce trésor était jalousement gardé, n'opérant que dans la région et dans la promesse du silence. L'égoïsme des miraculés avait permis à la jeune élue de conserver un total anonymat, le silence garantissant son retour si de futurs évènements l'imposaient.
Dès son arrivée, deux de ses fidèles se postèrent à l'entrée du village pour en interdire l'accès.
La jeune femme œuvra dans presque chaque maison et des cris étouffés de joie pouvaient s'entendre au dehors. Ces cris succédaient toujours à une intense lueur blanche emplissant la pièce de la victime dont les rideaux tirés étaient bien incapables de la cacher de l'extérieur.
Lorsque tous les blessés furent entièrement guéris, l'espérance se retrouva dehors, épuisée mais satisfaite. Ses deux autres adeptes s'étaient arrangés pour que les curieux ne sortent pas de chez eux.
Elle contempla le ciel en prenant une profonde inspiration et laissa la lumière blafarde de la lune inonder son visage.
Soudain un bruit la fit sursauter.
C'était un oiseau noir qui avait pris son envol, se dirigeant droit vers l'horizon.
Étrangement la jeune femme ne fit qu'a moitié rassurée, sans savoir pourquoi ce corbeau lui faisait une telle impression. Un frisson lui parcourut l'échine malgré cette chaude nuit d'été. Elle avait vu le premier rouage d'une machinerie qui s'était d'ores et déjà mise en route.
Le lendemain, dans un autre village proche, le jeune Keir partit en direction de la rivière adjacente, canne à l'épaule, panier dans une main et marche assurée.
Il en avait rêvé de cet après-midi de pêche, guettant le jour ou enfin les travaux agricoles lui laisseront le temps de titiller la truite tout en profitant de la fraîcheur du cours d'eau et de ses odeurs si apaisantes.
Arrivé au pont, l'enfant descendit précautionneusement la pente menant en contrebas et mouilla sa ligne quelque centaines de mètres en aval.
Il prit sans tarder la plus grosse truite qu'il n'avait et qu'il n'aura jamais pêchée, un véritable monstre de plus de 50 centimètres. Keir n'en revenait d'avoir pu prendre une telle prise aussi rapidement et aussi facilement.
Le poisson fut immédiatement vidé et rangé avec une infinie précaution dans le panier.
Son excitation était telle qu'il fut incapable de se concentrer sur les prochaines prises, encore moins de remarquer la présence d'un homme vêtu de noir l'observant plus loin encore en aval, le sourire dissimulé derrière une écharpe.
Il se précipita chez lui, savourant d'avance les milles compliments qui allaient pleuvoir sur lui. Il ne fut pas déçu, le récit homérique qu'il fit de son affrontement avec la bête y étant certainement pour quelque chose.
S'en suivie une soirée riche en rire et en compliments, avec un repas de fête où la fabuleuse prise allait être dégustée, après avoir été montrée à qui voulait la voir.
Chaque membre de la fratrie engloutit son assiette et le silence remplaça les rires, l'immobilité s'imposa et les regards se perdirent dans l'incompréhension.
Un nouveau mal venait de prendre racine dans cette contrée reculée d'Écosse, un mal jusque là totalement inconnu et extrêmement virulent. Les curieux s'amassant près de la maison des premières victimes se chargeant de contaminer le reste du village.
Les personnes touchées étaient prises de violents maux de têtes et de nausées, suivait ensuite une lente dégradation psychologique, avec la perte des repères et de la mémoire, aboutissant invariablement à la démence et à plus long terme au suicide.
Les quelques personnes saines se chargèrent d'alerter les villages voisins qu'une mystérieuse maladie se développait et que rien ne semblait pouvoir l'endiguer. Les médecins étaient impuissants et ne pouvaient ausculter les malades sans se contaminer eux-mêmes.
On fit donc chercher la femme qui avait accompli le miracle du village minier, dernière chance contre ce nouveau fléau.
Elle finit par arriver un soir, dans le chaos le plus total. La plupart des habitants encore vivants se trouvaient dans la deuxième phase de la maladie, et ceux qui ne marchaient pas dans la rue l'air hagard s'adonnaient à des occupations toutes plus farfelues les unes que les autres. Certains portaient de lourdes charges sur le dos et marchaient sans but, en cercle, jusqu'à ce que la fatigue les fasse s'écrouler. On pouvait aussi voir une femme s'évertuer à faire rentrer son pied dans une carafe et des enfants tartinant un miroir avec de la boue.
La chute d'un jeune homme du toit d'une maison sur une fourche plantée verticalement dans une botte de paille l'arracha brusquement à sa contemplation stupéfaite. Il fallait agir et vite.
La jeune femme détacha la pierre plate parfaitement ronde incrustée dans un cercle métallique qu'elle portait en pendentif. Une pierre magnifique aux reflets bleutés et légèrement transparente, une sorte d'ambre parfaitement pur, elle fut baptisée il y a longtemps « l'espoir des condamnés ». Elle la posa sur la paume de sa main droite et des lanières métalliques apparurent, s'enroulant autour de sa main et de ses doigts pour former une sorte de gant permettant de maintenir le joyau.
Ce dernier fut plaqué sur le front d'un des enfants occupé avec le miroir. Le garçon s'illumina d'une vive lumière blanche pendant quelques instants.
Puis il fixa un point situé droit devant lui, le regard totalement vide. Un filet de bave commença à lui dégouliner sur le menton.
La guérisseuse était complètement déboussolée, c'était la première fois que son pouvoir n'avait aucun effet et elle en avait les larmes aux yeux.
Elle se surpris à parler tout haut.
-Pourquoi suis-je incapable de les aider? Comment une telle abomination à pu arriver ici?
-La vrai question à se poser est plutôt: pourquoi une telle abomination est arrivée ici?
La voix surgie de nulle part surprit dans un premier temps la jeune femme mais elle se retourna avec un visage ferme, presque sévère pour ordonner à l'inconnu de quitter immédiatement les lieux si aucun des premiers symptômes ne s'était manifesté.
Son assurance s'envola, disparue aussi soudainement que son arrivée, balayée par le coup de vent que produisit la vue de son interlocuteur.
Il avait la peau grise, les yeux d'un mort et des stigmates en forme de croix trônaient sur son front, sans compter les deux cicatrises prolongeant hideusement son sourire.
Maintenant elle avait peur, une peur viscérale la rendant incapable du moindre mouvement. Cette homme était le diable et elle était seule face à lui. Elle s'était aventurée seule ici car elle seule était immunisée aux maladies, précaution que son don de guérison avait jusque là rendue inutile mais que maintenant elle regrettait, alors que la présence de ses compagnons aurait signifiée leur condamnation.
La terreur l'empêchait de réfléchir convenablement.
-Quel dommage... et dire qu'utilisé correctement votre pouvoir pouvait lever cette malédiction...
L'homme fit un pas dans sa direction.
-Vous voyez tous ces cinglés? Ces misérables vermines dont il est si facile de jouer avec le destin, et bien c'est à cause de vous qu'ils en sont là, c'est pour vous que je me suis permis ce petit tour.
Quel effroyable égoïsme... œuvrer seule avec votre clique et dans le secret! Vous vous prenez peut être pour le messie? Vous êtes vous au moins demandé si il était possible que des gens comme vous existent ailleurs?
-Je... que voulez dire? Que me voulez vous?
-Ton pouvoir aurait été si utile à la congrégation, bien plus qu'à... ça
Le noah regarda les enfants noyés dans l'indifférence avec un profond dégoût.
-Mais voilà, tu as fait ton choix et s'était malheureusement le mauvais... Maintenant il n'y a plus place que pour le regret, l'incompréhension et le désespoir.
L'exorciste ne tenta pas de fuir, elle savait au fond d'elle que c'était inutile.
C'est ainsi qu'une lueur s'éteignit dans la souffrance, sous le regard détaché des gens qu'elle avait tenté d'éclairer.
La nuit venait de tomber sur la petite bourgade et il y avait maintenant toutes les raisons de s'inquiéter.